Racine, "Phèdre", II, 2 - "Je vois que la raison cède à la violence..." (Éric Ruf)
La déclaration galante et dépouillée d'Hippolyte à Aricie, qui fait pendant à celle, équivoque et tortueuse, de Phèdre à Hippolyte dans la scène suivante.
Hippolyte : Éric Ruf
Aricie : Marina Hands
Théramène : Michel Duchaussoy
Mise en scène de Patrice Chéreau aux Ateliers Berthier, avril 2003.
ARICIE
[...]
Vous-même, en ma faveur, vous voulez vous trahir!
N'était-ce pas assez de ne me point haïr?
Et d'avoir si longtemps pu défendre votre âme
De cette inimitié...
HIPPOLYTE
Moi, vous haïr, madame!
Avec quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté,
Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté?
Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie
Pourrait, en vous voyant, n'être point adoucie?
Ai-je pu résister au charme décevant...
ARICIE
Quoi, seigneur!
HIPPOLYTE
Je me suis engagé trop avant.
Je vois que la raison cède à la violence:
Puisque j'ai commencé de rompre le silence,
Madame, il faut poursuivre; il faut vous informer
D'un secret que mon cœur ne peut plus renfermer.
Vous voyez devant vous un prince déplorable,
D'un témeraire orgueil exemple mémorable.
Moi qui, contre l'amour fièrement révolté,
Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté;
Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,
Pensais toujours du bord contempler les orages;
Asservi maintenant sous la commune loi,
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi;
Un moment a vaincu mon audace imprudente,
Cette âme si superbe est efin dépendante.
Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
Portant partout le trait dont je suis déchiré,
Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve:
Présente, je vous fuis; absente, je vous trouve;
Dans le fond des forêts votre image me suit;
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite;
Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte.
Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,
Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune:
Mes seuls gémissements font retentir les bois,
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d'un amour si sauvage
Vous fait, en m'écoutant, rougir de votre ouvrage.
D'un cœur qui s'offre à vous quel farouche entretien!
Quel étrange captif pour un si beau lien!
Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère:
Songez que je vous parle une langue étrangère,
Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés,
Qu'Hippolyte sans vous n'aurait jamais formés.
THÉRAMÈNE
Seigneur, la reine vient, et je l'ai devancée:
Elle vous cherche.
HIPPOLYTE
Moi?
THÉRAMÈNE
J'ignore sa pensée.
Mais on vous est venu demander de sa part.
Phèdre veut vous parler avant votre départ.
HIPPOLYTE
Phèdre! Que lui dirai-je? Et que peut-elle attendre...
ARICIE
Seigneur, vous ne pouvez refuser de l'entendre:
Quoique trop convaincu de son inimitié,
Vous devez à ses pleurs quelque ombre de pitié.
HIPPOLYTE
Cependant vous sortez. Et je pars; et j'ignore
Si je n'offense point les charmes que j'adore!
J'ignore si ce cœur que je laisse en vos mains...
ARICIE
Partez, prince, et suivez vos généreux desseins:
Rendez de mon pouvoir Athènes tributaire.
J'accepte tous les dons que vous me voulez faire.
Mais cet empire efin si grand, si glorieux,
N'est pas de vos présents le plus cher à mes yeux.