Atom Egoyan, Hors d'usage, conservatrice : Louise Ismert, Musee d'art contemporain de Montreal. 29 aout -- 20 octobre 2002
reproduire et traduire les mecanismes de la memoire, voila ce a quoi s'emploie Atom Egoyan depuis plus de vingt ans en utilisant les moyens artistiques les plus diversifies, soit le film, le theatre, l'opera, la television ou l'installation. Cet artiste canadien ne au Caire en 1960 a d'abord ete reconnu pour ses longs metrages a succes, notamment Exotica, Felicia's Journey et Ararat, qu'il presentait cette annee au Festival de Cannes. A ces nombreuses realisations s'ajoute une toute nouvelle creation, intitulee Hors d'usage. L'installation repose sur la participation des citoyens montrealais, qui ont repondu a l'appel fait dans les journaux par l'artiste a l'automne 2001, dans lequel il demandait des magnetophones domestiques a ruban datant des annees 50-60. Egoyan a ensuite enregistre sur bande video les souvenirs recus qui ont servi a capturer des informations de toute sorte, tant sous la forme de bandes musicales, d'emissions de radio, de paroles d'enfants que de journaux intimes. Meme le temoignage d'un homme, enregistre la veille de sa mort, a ete retenu et trone sur un socle, accompagne d'une lettre explicative. Certes le magnetophone, cet instrument d'enregistrement lourd et sensuel, s'est vu devancer par de nouveaux modeles plus fonctionnels et plus compacts. Le ruban a vite disparu au profit d'une technologie sonore, le son digital. Neanmoins, comme en temoigne d'ailleurs la reponse des citoyens a l'appel de l'artiste, le magnetophone demeure present dans l'univers sensible et collectif, a la fois empreint de nostalgie du temps passe et rattache au temps present.
Les temoignages presentes dans le cadre de cette collecte de souvenirs sont d'une singuliere sensibilite qui temoigne de l'effective communication que produit la rencontre entre souvenirs intimes, souvenirs collectifs et technologie d'archivage. Invite en residence de creation au Musee d'art contemporain de Montreal a l'ete 2002, Atom Egoyan realise l'installation Hors d'usage, ou il ressuscite un cimetiere du magnetophone a ruban au moyen des technologies numeriques que sont la video et le format CD audio. Soucieux de creer une prise de conscience de la relation qui s'installe entre la personne et la machine, il organise cet ingenieux dispositif a l'interieur duquel se cotoient le direct et le differe. Il nous laisse ainsi entrevoir la relation privilegiee que la technologie peut entretenir avec ceux qui l'integrent a leur quotidien. Dans Hors d'usage, l'artiste nous rappelle, le temps d'une exposition, des fragments de nos propres souvenirs a travers la melodie dansante des bandes analogues. De cette invitation aux souvenirs emergera tou tefois une seconde rencontre qui elle s'actualise au present, celle du passage technologique de l'analogue au numerique.
La participation d'Egoyan a la Biennale de Venise en 2001 a permis a un grand nombre de visiteurs de decouvrir son interet marque pour la mise en espace de l'oeuvre, qu'elle constitue une installation au sens propre ou plus subtilement qu'elle figure a l'interieur meme de ses films. L'installation video, alors realisee avec la collaboration de Juliao Sarmento, tentait d'exposer physiquement l'emotion induite par le phenomene du voyeurisme. La recherche menee par Egoyan pour synchroniser ce dispositif d'installation (qui constitue l'espace technologique ou evolue le spectateur) et les mecanismes internes de l'oeuvre (qui deviennent les temoins autonomes, non ephemeres et inattendus des reminiscences de la memoire) cree une proximite amplifiee. Cette demarche se retrouvait dans l'oeuvre Close presentee a Venise. Elle se concretise dans Hors d'usage par une volonte d'integrer une possible surprise par la proximite du spectateur et de l'ecran (ou de tout autre support dans le cas d'autres ouvres) d'ou peut emerger une rencontre franche et directe entre le verbe et l'image. La manipulation des bandes presentees en suspension sur un plexiglas -- donnant l'impression d'une video 3D -- au-dessus des magnetophones inertes represente bien cette volonte de rapprochement. L'oeuvre peut ainsi echapper a la fuite du temps pour se fixer dans le moment, present et en continu, ou se vit l'experience de l'oeuvre et de son sujet. On pourrait qualifier cette experience de prise de conscience de l'emergence du souvenir et du lieu ou se deploie la mecanique de l'espace propre a stimuler cette correlation passe/present issue d'une volonte de maintenir la trace du temps et surtout d'en conserver le sens dans ce contexte elargi qu'est le quotidien. Quoique ces mecanismes soient de l'ordre du virtuel ou de la mise en forme -- dans une esthetique narrative propre au cinema --, ils nous informent sur l'element declencheur qui entraine la prise de conscience des souvenirs qui nous habitent. L'evocation d'un moment qui n'est plus vivant ou d'une technologie qui ne tient plus la route (excepte pour quelques fetichistes qui recherchent une materialite sonore propre a ce medium) exprime bien la specificite temporelle attribuable aux travaux d'Atom Egoyan. L'absence que comble l'imaginaire de chacun, pour eviter l'anachronisme, devient un espace subjectif a l'interieur duquel le spectateur peut s'affirmer.
Devant une oeuvre comme Hors d'usage, le spectateur se demande si la technologie dont elle se reclame ne berne pas le regard direct qu'imposent ses machines aux personnalites multiples et humanisees de surcroit. Les bandes magnetiques ne font pas jouer les extraits sonores mais ne font que circuler dans l'espace. Ces bandes, qui curieusement comme de petites ames mortes quittent leur magnetophone pour se diriger a plus de 366 cm de hauteur et ensuite reprennent le chemin d'un autre magnetophone quelques metres plus loin, deviennent une metaphore du fragile passage de trente secondes d'existence qui se faufilent devant nous pour seduire notre memoire et nous rappeler le lien qui unit les etres.
Une oeuvre se traduit continuellement dans sa propre langue, tant celle des siecles passes que recente. En effet, traduire est la condition de tout penser comme de tout comprendre(1). Que se produit-il alors lorsque l'artiste fait le choix de convertir l'analogue en numerique ? Est-ce une traduction ou une reproduction d'un langage ou simplement ne fait-il que dupliquer le passe au moyen d'une technique reactualisee et malleable qui permettra a la memoire d'etre conservee et entretenue a nouveau ? Atom Egoyan choisit de reevoquer un moment original, puise a meme une population circonscrite de gens, pour rappeler le lien intime qui s'etablit avec cet original. Il est aussi possible de le faire avec une oeuvre originale que l'on decide de reinterpreter pour se rapprocher d'une verite plus objective dont d'autres -- le cas echeant le spectateur -- pourront se servir pour s'en rapprocher davantage. Impregne de la piece Krapp's Last Tape de Samuel Beckett qu'il avait adapte pour le theatre en 2000, il evoque, dans un entretien realise avec la commissaire invitee madame Louise Ismert, les impressions que lui ont laissees cette experience de dramaturge qui de toute evidence l'a mene a realiser l'installation Hors d'usage, que l'on pourrait qualifier de rencontre provoquee par l'artiste entre l'art et la part de realite qu'il cherche a traduire: Cette piece m'a touche parce qu'elle traite d'un saut dans le temps, tout en etant jouee dans un temps continu. Le jour de son soixante-neuvieme anniversaire, un vieil homme ecoute des enregistrements de lui-meme qu'il avait realises trente ans plus tot et, en commentant l'experience de celui qu'il etait alors, il essaie de faire concorder ses souvenirs de l'evenement. C'est un deplacement extraordinaire dans le temps, mais exprime avec une simplicite et une elegance extremes (2). Le temoignage de Marie-France Marcil, sur la plus longue bande de l'exposition, exprime la pensee de Beckett et surtout amene a comprendre ce qu'aurait ecrit Egoyan pour resumer l'exposition Hors d'usage. Sur cette bande habite quelque chose de tres precieux, souligne Marie-France Marcil, soit le souvenir de ma mere. C'est cet appareil qui me rapprochait d'elle. Enfant, dit-elle, je ne comprenais pas ce que pouvait contenir ce mysterieux fil qu'elle prenait tant de soin a enrouler autour d'une roulette de plastique. J'ai echappe la bobine, une fois, et le fil s'est eparpille sur le sol, j'ai regarde ma mere, mon coeur battait tres fort, elle ne s'est pas fachee ..., ajoutee la jeune femme de 38 ans a la voix tremblante et au regard rempli de souvenirs. Onze minutes plus tard, elle reussissait a placer les deux bobines sur le magnetophone en s'essuyant les yeux.
NOTES
(1) Gilles A. Tiberghien, Reproductibilite et irreproductibilite de l'oeuvre d'art, coll. Essais , Bruxelles, La Lettre volee, 2001, p. 38.
(2) Louise Ismert, Atom Egoyan: Hors d'usage , catalogue de l'exposition tenue au Musee d'art contemporain de Montreal du 29 aout au 20 octobre 2002, p. 9.